Il y a quelque chose de délicieusement absurde dans notre époque. Nous avons inventé des machines pour gagner du temps, des applications pour organiser nos journées, des téléphones pour communiquer instantanément. Et maintenant, nous devons réserver une heure dans notre agenda pour apprendre à respirer.
À Bollène, une proposition de séances collectives de sophrologie invite celles et ceux qui pensent à mille choses à la fois, peinent à ralentir ou se sentent constamment sous pression à retrouver un peu de tranquillité.
L'initiative est parfaitement compréhensible. Ce qui mérite notre attention, ce n'est pas l'existence de ces séances. C'est la société qui les rend si familières.
Le stress est devenu une affaire personnelle
Observez notre vocabulaire. Nous devons apprendre à gérer notre stress, maîtriser nos émotions, organiser notre temps, améliorer notre sommeil et développer notre résilience.
Tout cela repose sur une idée apparemment évidente : puisque nous sommes stressés, c'est à nous de trouver comment aller mieux.
Mais pourquoi ne commencerions-nous pas par examiner ce qui nous stresse ?
Un salarié peut apprendre à respirer profondément. Cela ne réduira pas nécessairement sa charge de travail. Une mère peut pratiquer la relaxation. Cela ne répartira pas automatiquement les tâches domestiques. Un commerçant peut méditer chaque matin. Ses factures continueront d'arriver.
Le sociologue Hartmut Rosa décrit une société dans laquelle l'accélération technique, professionnelle et sociale nous pousse à courir toujours davantage, parfois simplement pour conserver notre place.
Nous disposons d'outils toujours plus rapides, mais le sentiment de manquer de temps ne disparaît pas.
Et lorsque cette course devient pénible, nous proposons au coureur de travailler sa respiration plutôt que de nous interroger sur la course elle-même.
Le repos aussi doit désormais être rentable
Autrefois, ne rien faire pouvait passer pour de la paresse. Aujourd'hui, ne rien faire doit idéalement servir à quelque chose.
On se repose pour être plus efficace demain. On dort pour améliorer ses performances. On marche pour atteindre son objectif quotidien. On médite pour retrouver sa concentration.
Même les vacances deviennent parfois un programme de récupération destiné à nous remettre en état de travailler.
Le repos a perdu une partie de son innocence. Il doit produire des résultats.
Cette logique traverse les générations, mais elle ne touche pas tout le monde de la même manière. Entre une personne disposant d'horaires souples et une autre cumulant travail, déplacements et responsabilités familiales, la possibilité de ralentir n'est pas également répartie.
Voilà ce que les discours sur le bien-être oublient parfois : le temps libre est aussi une ressource sociale.
À Bollène comme ailleurs, tout le monde peut entendre qu'il faudrait prendre du temps pour soi. Tout le monde ne peut pas se le permettre.
Et si nous arrêtions de culpabiliser ceux qui n'arrivent pas à ralentir ?
Soyons précis : la sophrologie n'est pas responsable de cette contradiction. Une séance collective peut offrir une parenthèse bienvenue, des outils personnels et même des rencontres. Il serait ridicule de reprocher à quelqu'un de chercher à aller mieux.
Le problème commence lorsque les solutions individuelles deviennent les seules réponses proposées à des difficultés qui peuvent aussi être collectives.
Car une société qui répète constamment « prenez soin de vous » tout en organisant des journées qui laissent si peu de place à ce soin entretient une singulière contradiction.
Et si nous posions d'autres questions ? Pourquoi certains horaires sont-ils si difficiles à concilier avec une vie familiale ? Pourquoi être constamment joignable paraît-il normal ? Pourquoi celui qui refuse une sollicitation doit-il parfois se justifier davantage que celui qui l'impose ?
Il n'est pas nécessaire d'abandonner les exercices de respiration pour commencer à examiner ces habitudes.
Mais il serait peut-être temps de reconnaître une chose : apprendre à ralentir est utile. Construire une vie dans laquelle il est réellement possible de ralentir serait autrement ambitieux.
Et, pour une fois, cela ne devrait pas reposer uniquement sur les épaules de ceux qui sont déjà épuisés.
