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À Bollène, il faut désormais prendre rendez-vous pour avoir une conversation
VU SUR LES RéSEAUX

À Bollène, il faut désormais prendre rendez-vous pour avoir une conversation

Un café, quelques chaises, des gens qui viennent parler, écouter ou simplement rire. Rien d’extraordinaire. Et c’est justement ce qui devrait nous intriguer : pourquoi faut-il aujourd’hui organiser ce qui, autrefois, faisait presque partie du décor ?

La conversation est devenue une activité

Il y a quelque chose d’étrangement contemporain dans l’idée d’ouvrir un lieu, un jour précis, pour venir parler, écouter, rire et boire un café sans jugement.

Pas parce que l’initiative serait étrange. Au contraire : elle paraît immédiatement sympathique, presque nécessaire. C’est cela qui mérite qu’on s’y arrête.

Pendant longtemps, dans une petite ville, la conversation ordinaire ne semblait pas avoir besoin d’être organisée. On traînait chez un voisin, on croisait quelqu’un au café, devant un commerce, sur une place, au marché, dans une salle d’attente. On ne disait pas : « jeudi, de telle heure à telle heure, nous allons créer du lien social ». On parlait. C’était tout.

Aujourd’hui, le simple fait de pouvoir s’asseoir avec d’autres sans avoir quelque chose à vendre, à produire ou à prouver devient presque un service.

Nous avons beaucoup de contacts et de moins en moins d’endroits où parler

Le paradoxe est assez spectaculaire.

Nous n’avons probablement jamais eu autant de moyens de joindre les autres. Téléphone, messageries, groupes, réseaux sociaux, commentaires, vidéos, notifications : une personne seule dans son salon peut techniquement entrer en contact avec des centaines de personnes en quelques secondes.

Mais être joignable n’est pas la même chose qu’être entouré.

Un fil d’actualité n’écoute personne. Un groupe de discussion n’est pas forcément un groupe d’amis. Et recevoir dix réactions sous une publication ne garantit pas que quelqu’un viendra s’asseoir en face de vous pendant vingt minutes.

Nous avons industrialisé la communication tout en raréfiant parfois la conversation.

Ce qui revient alors par la petite porte, ce sont ces lieux volontairement simples : un café, quelques personnes, aucune obligation spectaculaire. On ne vient pas nécessairement y apprendre quelque chose. On vient parce que la présence des autres est devenue une raison suffisante pour sortir.

Le plus étonnant, c’est qu’il faut désormais fabriquer la spontanéité

Nos villes sont pleines de lieux, mais beaucoup ont une fonction précise. On entre dans un magasin pour acheter, dans un cabinet pour consulter, dans une salle pour pratiquer une activité, dans un restaurant pour consommer.

Rester quelque part sans objectif clair devient presque suspect.

Même nos loisirs sont programmés : cours, réservation, inscription, séance, événement. Le temps libre lui-même possède un horaire.

Alors nous inventons des dispositifs dont le but consiste précisément à recréer ce que la programmation permanente a fait disparaître : la rencontre sans enjeu.

C’est assez ironique. Pour retrouver un peu de spontanéité, il faut maintenant l’inscrire au calendrier.

Une petite ville ne protège pas automatiquement de la solitude

Il existe encore une vieille idée selon laquelle la solitude serait surtout une affaire de grandes villes anonymes. Dans une petite ville, pense-t-on, tout le monde connaît tout le monde.

Mais connaître des visages ne signifie pas avoir quelqu’un à qui parler.

On peut reconnaître cinquante personnes dans la rue et n’avoir personne à appeler un soir difficile. On peut appartenir à plusieurs groupes numériques et avoir rarement une conversation sans écran. On peut même être très visible socialement et se sentir parfaitement seul.

C’est peut-être là que ces initiatives racontent quelque chose de Bollène et, plus largement, de notre époque.

Elles ne prouvent pas que le lien social aurait disparu. Elles montrent plutôt que nous avons commencé à prendre conscience qu’il ne se produit plus toujours tout seul.

Et peut-être qu’une société commence réellement à changer lorsque boire un café et parler avec quelqu’un cesse d’être une banalité pour devenir une proposition.

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