Il suffit parfois d'une couleur pour transformer une publication ordinaire en déclaration collective. En ce mois d'octobre, une entreprise du secteur de l'habitat et de l'immobilier affiche sa participation à la mobilisation contre le cancer du sein : « Tous en rose pour une cause qui nous tient à cœur ! »
Le geste est simple. Il est sympathique. Et il part probablement d'une intention sincère.
Mais il soulève une question autrement plus intéressante que celle du choix des vêtements : depuis quand faut-il montrer qu'on est solidaire pour être considéré comme solidaire ?
Bienvenue dans une époque où les causes collectives ont leurs couleurs, leurs calendriers, leurs photographies et leurs publications.
Autrefois, on donnait. Aujourd'hui, on montre aussi qu'on donne.
Il serait absurde de regretter que des entreprises participent à Octobre rose. La sensibilisation au dépistage du cancer du sein est nécessaire. Plus cette question circule dans les conversations, mieux c'est.
Mais le phénomène mérite d'être observé au-delà de sa dimension sanitaire.
Pendant longtemps, une partie de la solidarité se pratiquait dans une relative discrétion. On apportait un repas à une voisine malade. On accompagnait quelqu'un à un rendez-vous médical. On organisait une collecte sans nécessairement immortaliser l'événement.
Ces gestes existent toujours, heureusement.
Simplement, ils cohabitent désormais avec une autre forme d'engagement : celle qui doit pouvoir être racontée, partagée, commentée et reconnue.
Le sociologue y voit une transformation du rapport entre l'individu et le collectif. Faire quelque chose de bien ne suffit plus toujours à construire une réputation sociale. Il faut aussi rendre ce bien visible.
Et les réseaux sociaux ont offert à cette visibilité une scène permanente.
Le rose, une couleur qui rassemble sans trop déranger
Il faut reconnaître à Octobre rose une force remarquable : sa capacité à réunir des personnes qui ne se retrouveraient pas nécessairement autour d'autres combats.
Une commerçante, un agent immobilier, une salariée, un sportif, un élu peuvent porter le même symbole sans avoir besoin de partager les mêmes opinions.
Le rose devient un langage commun.
C'est précieux. Mais c'est aussi révélateur.
Notre société semble parfois plus à l'aise avec une solidarité symbolique, consensuelle et immédiatement identifiable qu'avec les questions sociales moins confortables qui accompagnent la maladie.
Qui peut se permettre de s'absenter du travail pour un examen ? Qui dispose d'un véhicule pour rejoindre un spécialiste ? Qui doit continuer à faire tourner son foyer pendant les traitements ? Qui accompagne les personnes isolées lorsque les photographies collectives sont terminées ?
Ces interrogations ne tiennent pas toutes sur un ruban rose.
Elles concernent pourtant directement les habitants de villes comme Bollène, où l'accès aux soins, les déplacements, les contraintes professionnelles et les solidarités familiales peuvent peser lourd dans les parcours individuels.
Une entreprise engagée, ou une entreprise qui doit paraître engagée ?
Il y a une autre évolution derrière ces publications : les entreprises ne vendent plus seulement des produits ou des services. Elles cherchent aussi à montrer quelles valeurs elles représentent.
On attend d'elles qu'elles soient humaines, responsables, proches des habitants, attentives aux grandes causes.
Cette attente n'a rien de scandaleux. Une activité économique n'est jamais complètement séparée de la société dans laquelle elle prospère.
Mais elle crée une ambiguïté.
Lorsqu'une entreprise s'habille en rose, impossible de déterminer, sur la seule base d'une photographie, ce qui relève de la conviction, de la convivialité interne, de la communication ou d'un engagement concret. Ces motivations peuvent parfaitement coexister.
Le problème ne serait donc pas qu'une entreprise communique sur une cause. Il commencerait lorsque la communication tiendrait lieu d'action.
Et si la véritable solidarité était celle qu'on ne photographie pas ?
Le plus intéressant, finalement, n'est pas de savoir qui a porté du rose cette semaine.
C'est de se demander ce que nous faisons les onze autres mois de l'année.
Une ville solidaire ne se reconnaît pas uniquement à ses campagnes de sensibilisation. Elle se reconnaît aussi à sa capacité à ne pas abandonner ceux qui deviennent temporairement invisibles : les malades, les aidants épuisés, les personnes seules, celles qui n'osent pas demander de l'aide.
Octobre rose a le mérite de mettre la maladie dans la conversation publique. Gardons cette conquête.
Mais ne confondons pas la visibilité d'une cause avec la profondeur de notre engagement.
Car le véritable défi n'est peut-être pas de mettre toute une ville en rose pendant un mois. C'est de faire en sorte que personne n'y traverse la maladie seul, même quand les vitrines ont retrouvé leur couleur habituelle.
